Le label allemand Audite publie ici une somme de trésors : l’intégrale en douze disque du legs de Furtwängler en concert après-guerre à Berlin, enregistré pour la RIAS. Absolument unique, irremplaçable et immanquable.
Par un souci bien compréhensible d’exhaustivité, Audite a été amené ici à publier plusieurs doublons au sein du coffret, car un certain nombre d’oeuvres privilégiées par Furtwängler ont été captées plusieurs fois à des dates différentes : le mélomane se retrouve donc ici avec deux fois les Troisième, Cinquième et Sixième symphonies de Beethoven, deux fois l’Inachevée de Schubert et deux fois la Troisième de Brahms. Si certains de ces doublons ne présentent pas d’intérêt particulier (les deux Brahms, à cinq ans d’intervalle, se ressemblent trop pour qu’une comparaison soit féconde, de même pour les Inachevées ; pour l’Héroïque le cas est différent, mais la version de 1952 est tellement au dessus de celle de 1950 que celle-ci est fatalement dévalorisée), il faut noter le caractère plus substantiel de la différence entre le concert de 1947 et celui de 1954 où ont été exécutées les Symphonies n°5 et 6 de Beethoven : le premier constitue les retrouvailles de Berlin et de Furtwängler enfin sorti de ses problèmes de dénazification, et montre une direction nerveuse, énergique, pour ne pas dire précipitée ; en revanche le concert de 1954, l’un des derniers de Furtwängler disparu quelques mois plus tard, témoigne d’un chef assagi mais non moins engagée, et recèle plus de force interne et de tension sous-jacente. La mise en parallèle des deux documents sera ainsi un grand enseignement pour les amateurs du chef et del’art de diriger.
Pour le reste, nous avons une géniale compilation de très grands classiques de l’interprétation. Furtwängler avait « son » répertoire, principalement la musique symphonique allemande de l’ère romantique, et le défend avec un panache, un engagement et une imagination que l’on n’a jamais retrouvés depuis, chez aucun autre interprète. Il y a là des incontournables : la Symphonie n°4 de Brahms captée en 1948, d’une tension extraordinaire, d’une envolée presque indescriptible, avec des accelerations terrifiantes ; la Huitième de Bruckner exécutée l’année suivante, la plus réussie des interprétations de cette oeuvre par le chef ; les symphonies de Schubert, que Furtwängler habite comme personne ne semble pouvoir le faire ; tous les Beethoven, exceptée peut-être l’Héroïque de 1950, un peu hâtée et qui manqué de tension, lectures puissantes et uniques en leur genre, qui bénéficient d’une hauteur de vue, d’une noblesse et d’un engagement peut-être très inactuels, mais à tout jamais inoubliables.
Mais l’intérêt du coffret ne se limite pas là. Outre les « incontournables », Audite a rassemblé des enregistrements d’oeuvres moins rebattues, où l’on découvre un Furtwängler toujours aussi tendu et engagé. Nous le connaissons peu dans la musique baroque, voici l’occasion de découvrir sa façon de jouer Bach et Haendel : beaucoup de rubato, des cordes bien entendu trop expressives si l’on se place d’un point de vue philologique, mais que d’âme, de poésie et d’amour de cette musique. L’ouverture d’Alceste de Gluck est un grand moment de gravité, presque funèbre.
Le talent de Furtwängler à habiter tout ce qu’il touche se perçoit également dans les ouvertures et les poèmes symphoniques tels que Rosamunde, Freischütz, Manfred ou encore le Don Juan de Strauss ; ce dernier, malgré un certain empâtement, est d’un caractère sinistre qui le différencie des interpretations habituelles, qui jouent plus sur le terrain du flamboyant. Dans Wagner, dont on peut écouter des extraits d’opéras, Furtwangler apparaît rien de moins que génial – c’est tout dire.
Qui plus est, on peut découvrir le chef dans la musique du XXème siècle, qu’il a beaucoup défendue, de façon certes parcellaire (c’est uniquement de la musique allemande qui est représentée ici). Les noms des façon certes parcellaire (c’est uniquement de la musique allemande qui est représentée ici). Les noms des compositeurs sont connus (Hindemith) ou oubliés (Fortner, Blacher), témoignant de l’acuité plus ou moins pertinente de Furtwängler quant à la musique contemporaine. C’est tout de même l’occasion de découvrir la très plaisante Musique pour orchestre de Blacher, une pièce de dix minutes vivante, pleine d’humour et de couleurs. Le Concerto pour violon de Fortner, certes très bien défendu par Gerahrdt Taschner, nous semble en revanche une tentative néo-romantique assez plate. Les deux oeuvres de Hindemith font partie du patrimoine du XXème siècle, et l’interprétation de la symphonie Die Harmonie der Welt par Furtwängler reste gravée dans les mémoires, pour son exceptionnelle tension.
En somme, ce coffret est exceptionnel quant à la richesse et à la constante excellence de son contenu. Il l’est d’autant plus grâce au travail de remasterisation absolument convaincant réalisé par Audite, qui donne plus d’impact aux graves (Furtwängler s’appuyait énormément dans son travail sur la sonorité des violoncelles et des contrebasses), évite toute saturation et limite vraiment plus qu’à l’accoutumée les distorsions dans les fortissimi.
L’une des parutions historiques les plus déterminantes de ces derniers mois.
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